Marie DELNA

 

Marie Delna dans la Vivandière (Marion) à la Gaîté en octobre 1907 [photo Paul Boyer]

 

 

Marie LEDANT dite Marie DELNA

 

contralto français

(42 rue Vieille-du-Temple, Paris 4e, 03 avril 1875* hôpital de la Pitié, 83 boulevard de l’Hôpital, Paris 13e, 24 juillet 1932*)

 

Fille naturelle d’Alphonse Théodore LEDANT (Mantes [auj. Mantes-la-Jolie], Seine-et-Oise [auj. Yvelines] 11 avril 1851* – ap. 1907), bijoutier [fils de Jean Alphonse LEDANT (Limay, Seine-et-Oise [auj. Yvelines], 28 juillet 1819* av. 1907), menuisier], et de Lucie Louise NIGON (Fontainebleau, Seine-et-Marne, 02 juillet 1852* – Paris 3e, 26 juin 1876*), chapelière. Son père a épousé à Paris 12e le 16 février 1907* Marie Blanche DESVERGÉE (Cherbourg, Manche, 08 mai 1869 – Paris 14e, 26 décembre 1912*), cuisinière.

Epouse à Ixelles, Belgique, le 27 avril 1904* (séparés de biens avant 1931) Adolphe Henri Édouard PRIER DE SAONE (Le Havre, Seine-Inférieure [auj. Seine-Maritime], 21 février 1867* – Spa, Belgique, 02 mai 1931), industriel et athlète belge.

Parents de Marie Laure Geneviève PRIER DE SAONE (Ixelles, 21 août 1904* – ap. 1912).

 

 

Entendue par Léon Carvalho qui l’engagea immédiatement à l'Opéra-Comique, elle débuta à dix-sept ans, en 1892, dans le rôle de Didon des Troyens à Carthage. Sa voix de contralto généreuse et enveloppante, superbe dans le grave, sonore dans le médium, suffisamment éclatante à l'aigu, lui conquit presque tous les suffrages. Elle créa, avec un grand succès, à ce théâtre : Werther (1893) ; l'Attaque du moulin (1893) ; Falstaff (1894) ; la Vivandière (1895) ; la Jacquerie (1895) ; etc. En 1897, elle quitta l'Opéra-Comique, alla chanter en Italie, puis entra au grand Opéra, où elle débuta, en 1898, dans Fidès du Prophète. Elle se produisit également en France et à l’étranger : Monnaie de Bruxelles, Covent Garden de Londres, Scala de Milan, Metropolitan Opera de New York, Opéra de Monte-Carlo, Grand Théâtre de Parme, etc. Elle quitta la scène en 1922, mais, ruinée, elle y reparut et créa l’opérette Maurin des Maures (Miss Rabasse) de Léo Pouget aux Folies-Dramatiques le 09 novembre 1925. Elle a été nommée chevalier de la Légion d’honneur le 01 août 1928.

En 1895, elle habitait 4 rue Gaston-de-Saint-Paul à Paris 16e ; en 1905, 2 rue Pétrarque à Paris 16e ; en 1904, 3 rue Kindermans à Ixelles. Lors de son décès en 1932, elle avait cinquante-sept ans et était domiciliée 9 place de la République à Villemomble, Seine [auj. Seine-Saint-Denis]. Elle a été enterrée le 28 juillet 1932 au cimetière parisien de Thiais ; ses restes ont été transférés le 28 juillet 1933 au Père-Lachaise (89e division).

 

=> articles de presse sur Marie Delna

 

 

 

Sa carrière à l'Opéra-Comique

 

Elle y débuta, dans la salle du Théâtre des Nations, le 09 juin 1892 en participant à la première des Troyens à Carthage (Didon) d’Hector Berlioz.

 

Elle y créa le 23 novembre 1893 l'Attaque du moulin (Marceline) d’Alfred Bruneau ; le 01 avril 1895 la Vivandière (Marion) de Benjamin Godard ; le 29 avril 1901 l’Ouragan (Marianne) d’Alfred Bruneau ; le 07 février 1912 la Lépreuse (la Vieille Tili) de Sylvio Lazzari.

 

Elle a participé aux premières le 16 janvier 1893 de Werther (Charlotte) de Jules Massenet ; le 18 avril 1894 de Falstaff (Mrs Quickly) de Giuseppe Verdi [version française de Solanges et Boito] ; le 18 décembre 1894 de Paul et Virginie (Méala) de Victor Massé ; le 23 décembre 1895 de la Jacquerie (Jeanne) d'Edouard Lalo et Arthur Coquard ; le 06 mars 1896 d’Orphée et Eurydice (Orphée, 100e le 10 mai 1900) de Gluck [musique révisée par Berlioz] ; le 17 novembre 1896 de Don Juan (Zerline) de Mozart [version française de Durdilly] ; le 30 mai 1900 d’Hansel et Gretel (Fée Grignotte) d’Engelbert Humperdinck [version française de Catulle Mendès].

 

Elle y chanta Carmen (Carmen, 24 septembre 1900) ; le Roi d’Ys (Margared, 28 février 1902) ; le Chemineau (Toinette, 20 mai 1915).

Sa carrière à l'Opéra de Paris

 

Elle y débuta le 09 mai 1898 dans le Prophète (Fidès, 500e le 10 février 1899).

 

Elle y créa le 07 février 1900 Lancelot (Guinèvre) de Victorin Joncières.

 

Elle y participa aux premières le 15 novembre 1899 de la Prise de Troie (Cassandre) d’Hector Berlioz ; le 11 novembre 1900 de Carmen (Carmen) de Georges Bizet [2e acte seul] ; le 17 février 1916 de l’Ouragan (Marianne) d’Alfred Bruneau [3e acte seul].

 

Elle y chanta Samson et Dalila (Dalila, 06 janvier 1899) ; la Favorite (Léonore, 18 septembre 1899).

 

 

 

Marie Delna [photo Reutlinger]

 

 

 

C'est à Meudon, en 1889, où Mlle Delna, qui avait quinze ans, et servait encore les clients dans un petit restaurant que tenait sa grand'mère, que sa voix fut remarquée. Elle eut comme professeurs Mmes Laborde et M. Lefèvre, qui la firent engager à l'Opéra-Comique. Elle débuta avec succès dans les Troyens, et créa le rôle de Charlotte dans Werther.

(Annuaire des Artistes, 1895)

Débute à l'Opéra-Comique dans les Troyens (2 juin 1892). Crée Werther, l'Attaque du moulin, Falstaff, la Vivandière, reprend Paul et Virginie, Orphée, etc. (A chanté à Aix-les-Bains), Samson et Dalila, la Favorite et Carmen.

(Annuaire des Artistes, 1897)

 

 

 

 

 

Marie Delna dans les Troyens à Carthage (Didon) lors de la première à l'Opéra-Comique en 1892 (photo Nadar) [BNF]

 

 

 

Marie Delna dans les Troyens à Carthage (Didon), huile sur toile de Léon Glaize (1892-1893)

 

 

 

Une des étoiles de la maison, engagée à seize ans à peine, débuta dans la reprise des Troyens ; créa Charlotte, de Werther ; Marceline, de l'Attaque du moulin ; miss Quickly, de Falstaff ; et reprit Méala, de Paul et Virginie, où elle obtint un succès personnel, malgré le souvenir de la créatrice, madame Engalli, inoubliable dans ce rôle, qu'elle interprétait magistralement.

Voix chaude, talent naturel, instinct scénique, madame Delna, déjà étoile, est appelée à un grand avenir. La Vivandière, œuvre posthume de Benjamin Godard, a été un triomphe pour elle.

La Vivandière a été pour madame Delna une parfaite création. Dans Jeanne, de la Jacquerie, l'artiste est absolument complète ; sa voix fait merveille ; son jeu atteint le pathétique, et sans effort, instinctivement.

Madame Delna a vaillamment abordé Orphée, qui n'avait pas été chanté depuis madame Viardot, inoubliable. Son succès, devant le vrai public, l'a consolée des critiques un peu sévères de la presse le lendemain de la reprise du chef-d'œuvre de Gluck.

Madame Delna a obtenu le plus vif succès dans le Prophète.

(Adrien Laroque, Acteurs et actrices de Paris, juillet 1899)

 

 

 

 

Marie Delna dans Werther (Charlotte)

 

 

              

 

Jean Mouliérat (Werther) et Marie Delna (Charlotte) dans l'acte IV de Werther à l'Opéra-Comique vers 1893

 

 

 

Au théâtre, le naturel, la simplicité dans la vérité, ont toujours été considérés comme le comble de l'art, et, de fait, ce n'est que par un travail acharné et une longue expérience que nous avons vu la plupart des grands artistes atteindre dans leur jeu à ce degré de perfection où l'art disparaît derrière la vie... Mais ce qui confond, comme je ne sais quel phénomène inexplicable et inattendu, c'est, dans le milieu factice de la scène, et qui plus est, de la scène lyrique, le naturel sans le moindre soupçon d'art, — j'entends d'artifice et d'étude. Madame Marie Delna, depuis ses débuts dans la carrière, a toujours donné cette impression-là, et toujours surpris en la donnant : quand elle est en scène, les autres jouent, les autres remplissent un rôle... ; elle est !

Bien entendu, pour que l'impression soit absolue, sans aucun « raccord », il faut que le personnage qu'elle incarne soit directement dans son instinct, dans son tempérament. Mais justement, autant qu'il dépend d'elle, elle n'incarne que des personnages dont elle puisse vivre les sentiments, ressentir les impressions, qu'elle puisse être. Et c'est pour le coup qu'on peut dire : que moins l'effet est cherché plus il est intense !

Ce n'est pas tout d'ailleurs. Cette qualité essentielle, ce don du naturel sans étude et comme sans art, n'est pas moins sensible dans la voix de Madame Marie Delna et dans sa manière de chanter. Ici encore, nul artifice, nul effort, nul ménagement ; ni le procédé d'école, ni l'habileté de métier. Seulement. voilà... Cette voix est une merveille, cette voix se joue des difficultés comme des fatigues, cette voix chante comme on respire : elle a la souplesse et la fermeté, la délicatesse et la force, elle ne vacille jamais, elle ne se ternit jamais, elle est l'interprète docile et spontanée de la pensée et de l'expression de l'artiste. Elle a toutes les ressources : onctueuse ou mordante dans le grave, elle s'élance brillante et pure dans l'aigu, elle est légère et moelleuse dans le médium, le plus incomparable des trois registres. Elle est tragique et souriante, elle pleure et raille à volonté.

Et encore une fois, dans tout ceci, qu'on l'entende ou qu'on la voie vivre en scène, on cherche l'actrice et la chanteuse sous le personnage, et on ne les trouve pas. Mais ce qu'on trouve, en résumé, ce qu'on sent à coup sûr, à défaut d'art, c'est une artiste, et une grande.

Madame Marie Delna est Parisienne... Elle chantait, elle chantait sans penser à rien ; on l'entendit, on lui démontra qu'un diamant n'est pas fait pour rester caché ; on la confia à Madame Rosine Laborde, — qui vient de s'éteindre pleine de jours, et dont elle fut la dernière gloire ; — elle s'essaya dans quelques concerts privés qu'elle remplit de stupeur ; enfin, elle parut toute jeunette devant le public..... Et voilà toute son histoire.

C'est dans l'ample et superbe personnage de Didon, des Troyens à Carthage, de Berlioz, pour la première fois mis en scène à l'Opéra-Comique, que cette jeune fille de dix-sept ans, — dix-sept ans, vous avez bien lu ! — fit ses débuts en 1892. Ils furent tout à fait ce qu'on appelle « sensationnels ». Je m'en souviens encore comme si j'y étais : il naissait peu à peu dans la salle, et parmi ces spectateurs spéciaux des « premières » que rien n'étonne, un courant général de sympathie charmée qui s'élançait sans contrainte vers la jeune inconnue. On avait tout de suite été séduit par sa voix splendide, en même temps que ravi par sa sincérité d'accent : on se sentait heureux de le lui dire. On se sentait heureux de la joie qu'elle ne cachait pas ; on lui savait gré de sa simplicité ; on appréciait cette inexpérience même des gestes appris et des effets calculés... Oh ! oui, ce fut là une soirée rare.

Le second rôle de Marie Delna fut la gracieuse et pathétique Charlotte de Werther, dont elle eut, l'année suivante, l'honneur de la création française. On ne lui avait pas offert d'emploi dans le répertoire courant : il semblait trop évident que sa nature spontanée se plierait mal à des traditions quelconques d'interprétation et de caractère. — On peut le regretter cependant : certaines d'entre elles auraient peut-être été très heureusement modifiées. — Mais quels types tout neufs, également attachants par les côtés les plus divers, ne lui était-il pas réservé d'évoquer à la vie, intenses et vibrants de réalité ! Quand on repasse dans sa mémoire ces figures variées, dramatiques ou souriantes, énergiques ou narquoises, délicates ou brutales, on les voit surgir l'une après l'autre, chacune forte de ses qualités spéciales, et l'on ne sait en vérité à laquelle donner la palme. Aussi bien ne sont-elles pas sœurs par un point : cette voix admirable, également souple et riche, puissante et déliée, dont la facilité s'est pliée si aisément à tous les sentiments et toutes les expressions qu'elles avaient à rendre ?

Il est cependant permis d'avoir ses préférences. Pour moi, ce n'est pas dans Charlotte que je revois avec le plus d'émotion la Delna de ces temps-là, mais dans la vieille Marceline de l'Attaque du Moulin ou l'appétissante Mrs. Quickly de Falstaff, extraordinaire contraste ! Oh ! l'émotion qui vous prenait aux entrailles devant les scènes délicates ou terribles, robustes ou touchantes que cette admirable Marceline (une des figures maîtresses de tout l'œuvre d'Alfred Bruneau au théâtre) nous faisait vivre avec elle !... Sa tendresse infinie pour la petite Françoise, sa pitié de mère pour ce jeune soldat ennemi qui ressemble tant aux fils qu'elle a perdus, son anathème grandiose et comme épique à l'aveuglement de la guerre, et, pour finir, cette scène poignante où, fidèle à la promesse qu'elle vient de faire au père Merlier, le sublime dévoué, elle s'efforce de cacher sous un sourire les larmes qui l'étouffent !... Oh ! la joie saine et bienfaisante qu'elle évoquait à son tour, cette étonnante Mistress Quickly, aux idées originales, aux expressions si comiques dans leur vérité d'accent !... Son bavardage avec les trois amies, son arrivée auprès du majestueux Falstaff, qu'elle s'est chargée d'attirer comme une vile entremetteuse pour rire, ses interminables et narquois saluts : « Révérence !... », ses soupirs bouffonnement attendris : « La pauvre femme !... », puis son récit, au retour, de la burlesque ambassade !... Non ! jamais Madame Delna n'a été plus complète et plus incomparable que dans ces deux types si divers, qu'elle jouait avec une si absolue personnalité, qu'elle chantait avec une si incroyable richesse d'intonations.

Mais voici, en cette même année 1894, une autre bien curieuse figure. On reprit Paul et Virginie, de touchante mémoire, et Marie Delna accepta le rôle de la négresse Méala : elle en fit un personnage de premier plan, inoubliable de grandeur farouche, et si maternelle en même temps ! Puis, ce fut, en 1895, cette Vivandière, cette Marion que nous venons de revoir et qu'elle incarne encore d'une façon si saisissante : rudesse militaire et tendresse apitoyée, bonne humeur un peu maligne et finesse intelligente, tout y est vrai, naturel, et d'ailleurs étrangement attirant. Quel élan dans le brio militaire, quelle émotion, sans recherche d'effet, dans les scènes de l'humble vie des camps : cette lecture de la lettre du petit Lafleur, par exemple, si simple de ton, avec elle, et si profondément éloquente !

Madame Delna ne fut pas moins remarquable dans les rôles qui lui échurent ensuite, mais il faut convenir qu'ils étaient moins heureusement faits pour elle. Dans la Jacquerie, le drame est trop absurde pour que le rôle de la vieille mère ne s'en ressente pas. Madame Delna y personnifiait pourtant à merveille ce bon sens impuissant qui devine que, de ces révoltes grosses de pillage et de meurtre, les pauvres gens ne sortent que plus meurtris et plus misérables. Elle fut l'image de la pitié et de la tristesse. — Elle fut, dans Orphée, l'image de la passion qui se révolte, elle fut la voix qui crie sa douleur à la nature entière..., qui amollit les rocs et séduit les enfers. — Elle fut, dans Don Juan, mis pour la première fois à l'Opéra- Comique (1896), une tout originale Zerline, dont elle rendait à souhait, avec son habituelle intuition des caractères et des situations, le mélange si piquant de lourdeur paysanne et de finesse spirituelle, de naïveté et de malice....

Ici, comme un intermède dans sa carrière, enregistrons son passage à l'Opéra. On l'y attendait depuis longtemps, mais je crois bien qu'elle hésitait... Je me trompe fort, ou elle ne dut jamais s'y sentir bien à l'aise. Comment aurait-elle trouvé sa pleine liberté de conception et d'action dans cette atmosphère traditionnelle du répertoire, dans cette mise en scène solennelle, qu'elle semblait porter sur ses épaules comme un manteau de glace ? Sans doute sa voix ne sonna jamais plus généreuse, et le registre supérieur sembla même avoir pris plus de puissance et de couleur dans cette vaste salle. Mais le jeu n'avait plus cette vérité, ce naturel si savoureux. Elle fut successivement, de 1898 à 1900, l'émouvante Fidès du Prophète et Dalila de Samson et Dalila ; elle fut aussi Léonore de la Favorite, et créa cette dramatique Cassandre de la Prise de Troie, dont Berlioz souhaitait tant d'entendre un jour les accents. Enfin, elle incarna, dans Lancelot, la mélodique mais tardive partition de Joncières, le rôle, peu fait pour elle, de la reine Guinèvre...

J'ai à peine besoin de dire que lorsqu'elle rencontrait, dans ces rôles souvent en surface, une scène profonde et d'émotion vraie, celle-ci prenait tout à coup avec la grande artiste une vie intense et souveraine. De quels accents déchirants ne faisait-elle pas vibrer la malheureuse Fidès quand elle reconnaît son fils qui veut l'ignorer ! Quel pathétique dans la scène finale de Léonore mourante !

N'importe ! tout le monde applaudit à sa rentrée à l'Opéra-Comique, en cette même année 1900. On l'espérait féconde en surprises : on ne fut pas déçu, loin de là ! Je ne parle pas seulement de l'énergique et vivante Carmen qu'elle nous montra, niais quel souvenir exquis que celui de la sorcière Grignotte dans le petit chef-d'œuvre de Humperdinck, Hænsel et Gretel ! Impossible d'être plus originale, plus drôle et plus vraie à la fois : toute la saveur des « Contes de ma Mère-Grand » était là (y compris les niches que la mère-grand fait à ses petits-enfants en les leur contant). A la goûter, on se surprenait une âme d'enfant, ébaubie par les prestiges de fée, horrifiée par les tours de sorcière, vaguement narquoise devant le grotesque des Hokus Pokus de la vieille, et ravie de la voir enfin jetée dans le four et transformée en pain d'épice. Oh ! les lourdes chevauchées de cette étrange valkyrie sur son balai ! Oh ! le sourire grimaçant de ses compliments aux deux enfants !... Madame Delna, qui a montré une fois de plus, ce jour-là, combien elle a le sens du comique, du comique spontané et fin, et jamais n'a été plus « impayable », ne nous rendra-t-elle pas quelque jour cette épique caricature ?

Peut-être la reverrons-nous aussi dans l'Ouragan, sa dernière création ; je veux dire dans la sombre dominatrice qui, à elle seule, personnifiait si puissamment le poème musical d'Alfred Bruneau. Je le souhaite : nous avons eu peu d'évocations aussi saisissantes que la figure ravagée de cette Marianne, ambitieuse et passionnée qui, dans une île perdue de pêcheurs, veut avant tout « régner, régner, régner ! » et que sa cadette caractérise si bien en un cri de son angoisse sans résistance : « Soeur despotique et farouche, tu es l'orgueil ! Quand tu aimes, c'est la jalousie qui ravage et qui tue ! » Parmi ce déchaînement des éléments sonores et des passions humaines, la voix de Madame Delna dominait tout, comme s'imposait sa personnalité, inoubliable et fatale.

Ici finit ce que nous pouvons appeler, je pense, la première étape de la carrière lyrique de notre grande artiste. A cette époque, elle quitte l'Opéra-Comique pour n'y plus revenir que dans de rares « représentations ». Elle fait un tour parmi les principales villes de France et pousse jusqu'à Bruxelles, où le public de la Monnaie lui fait un accueil chaleureux... Elle s'y marie, elle s'y fixe ; la voici mère de famille... Il semble que son adieu à la scène soit définitif ; et bien que les motifs en soient de ceux devant lesquels on ne peut que s'incliner, on le déplore hautement, on ne se résigne pas à en prendre son parti...

Félicitons-nous qu'il n'y ait eu là qu'une fausse alerte. Madame Marie Delna nous est revenue, avec quelques-uns de ses maîtres rôles. Elle a bien voulu essayer d'allier la vie du foyer à celle du théâtre... Si jamais une artiste a été créée pour pouvoir, en effet, concilier ces deux existences généralement si inconciliables, c'est bien celle-là. — Compositeurs, qui ambitionnez pour vos œuvres une pareille interprète, dépêchez-vous de lui apporter des rôles afin qu'elle nous reste ! Méfiez-vous cependant : elle n'acceptera que ceux qu'elle voudra vivre, qu'elle sentira vraiment siens... Mais qui dira qu'elle ait tort ?

(Henri de Curzon, le Théatre, octobre 1907)

 

 

 

 

              

 

Marie Delna dans Carmen (Carmen) à l'Opéra-Comique en 1900 [photos Reutlinger]

 

 

 

Mme Marie Delna est née à Paris. Engagée à l'Opéra-Comique à seize ans et demi, elle débuta dans le rôle de Didon des Troyens. Créa ensuite Charlotte de Werther, Marceline de l'Attaque du moulin et Miss Quickly dans Falstaff, Marion de la Vivandière et Zerline de Don Juan.

Entra à l'Opéra ; y débuta dans le Prophète et y interpréta Léonor de la Favorite, puis Dalila ; y créa Cassandre (la Prise de Troie) et Guinèvre de Lancelot. Revint à l'Opéra-Comique, créa Grignotte (Hansel et Gretel) et Marianne de l'Ouragan ; chanta Margared du Roi d'Ys et Carmen. — Quitta l'Opéra-Comique en 1902 et donna des représentations à Aix-les-Bains, Vichy, Nice, Marseille et Bruxelles, où elle se maria.

Elle abandonna la scène jusqu'à l'ouverture du Théâtre de la Gaîté, où elle chanta durant trois mois y revient chaque année, depuis cette époque, chanter les principaux rôles de son répertoire.

Mme Delna était, en 1910, au Metropolitan de New York et y créa l'Attaque du moulin.

Revint à l'Opéra-Comique pour créer la vieille Tili de la Lépreuse. A créé Marion dans l'Aigle de Nouguès, à Deauville. A chanté, l'été 1913, à Vichy, Deauville, Biarritz, etc.

(Henri Focké, Célébrités de l’art lyrique, 1914)

 

 

 

 

Marie Delna dans la Vivandière (Marion) [photo Reutlinger]

 

 

              

 

Marie Delna dans la Vivandière (Marion)

 

 

 

Une grande cantatrice.

Marie Delna est morte hier à l’hôpital de la Pitié.

Marie Delna, la grande cantatrice, s'est éteinte la nuit dernière à l'hôpital de la Pitié. Elle y occupait, depuis de longues semaines déjà — Comœdia l'avait dit, à ses lecteurs — une petite chambre où vinrent la voir bien des amis d'autrefois. Elle en avait, de tous ordres, ayant connu

de bonne heure la gloire ; et, bien que depuis longtemps déjà elle ait dû abandonner la scène lyrique, elle n'était pas oubliée. Cependant, elle connut en ces dernières années des heures difficiles, et ce fut une joie pour Comœdia d'organiser, en février 1928, à la salle Pleyel qu'on venait alors d'inaugurer, une matinée en l'honneur de Marie Delna. Effort dont les résultats furent bien vite absorbés et qu'il n'était guère possible de renouveler chaque année.

Toute jeune, elle avait connu un succès triomphal. Quand elle débuta l'Opéra-Comique, en 1892, dans le rôle de Didon, des Troyens, la surprise et l'admiration furent si vives, les applaudissements si spontanés, que le chef d'orchestre Danbé dut interrompre la représentation pour attendre la fin des acclamations. Qui était donc cette cantatrice inconnue la veille let qui triomphait au premier soir dans le rôle magnifique de l'héroïne de Berlioz ?

Une jeune fille de condition modeste ; une Parisienne de Paris, où elle était née en 1875. De son vrai nom, elle était Marie Ledant. Elle avait perdu ses parents de bonne heure et avait été recueillie par son grand-père, restaurateur à Meudon.

M. Albert Carré a raconté ici-même l'aventure charmante qui entraîna la jeune fille vers la musique. Le peintre paysagiste Baudoin travaillant à Meudon, l'entendit par la fenêtre. Il entra, bavarda et finit par obtenir des vieux parents la permission de confier Marie Ledant aux soins de Rosine Laborde qui était alors une experte professeur de chant. On trouvera plus loin quelques passages de l'article de M. Albert Carré.

C'est encore Baudoin qui présenta sa protégée à l'Opéra et à l'Opéra‑Comique. Carvalho, qui en était alors directeur, montait les Troyens. On verra plus loin, conté par M. Albert Carré lui-même, commente elle s'empara du rôle de Didon, le 7 juin 1892, aux applaudissements enthousiastes du public.

Ce fut dès lors toute une suite de succès. A l'Opéra-Comique, Delna s'illustra dans les rôles d'Orphée de Gluck, et de Zerline, de Mozart. Passée à l'Opéra, elle y fut, tour à tour la Dalila de Saint-Saëns, la Cassandre de la Prise de Troie, la Léonore de la Favorite. Mais elle revint vite à l’Opéra-Comique chanter Carmen et la Margared du Roi d'Ys ; plus tard, elle créa le rôle de la vieille Tili dans la Lépreuse de Sylvio Lazzari.

Marie Delna possédait une voix de contralto chaude, éclatante ; ses dons naturels lui conféraient sur le public un pouvoir sans pareil. Elle en abusa peut-être. En dehors de ses rôles dramatiques, elle créa une opérette qui lui value un nouveau triomphe, la Vivandière. Malheureusement, cette cigale ayant chanté tout l'été, se trouva plus tard fort dépourvue. De ses voyages en Amérique, elle n’avait conservé que de brillants souvenirs, mais points de dollars. Du moins son nom reste inséparable de ces soirées glorieuses des Troyens et d'Orphée, où sa voix pathétique et déchirante porta à son plus haut point l’émotion artistique.

(Madeleine Portier)

 

Quelques souvenirs de M. Albert Carré sur Marie Delna

Jamais mouvement plus spontané ne se produisit dans une salle de spectacle que celui qui, le 7 juin 1892, souleva, de l'orchestre aux galeries supérieures, le public qui assistait à l'Opéra-Comique, à la répétition générale des Troyens, de Berlioz.

Le chœur triomphal, qui entame l'ouvrage, venait de s'achever, Didon venait de se lever de son trône pour répondre à son peuple, quand, soudain, interrompant le royal discours, s'élevèrent de toutes parts d'unanimes acclamations qui, pendant un long moment, contraignirent l’orchestre à s'arrêter et son chef, Danbé, à déposer sa baguette, tandis que, sur la scène, demeuraient, figés en leur attitude, les interprètes interloqués. C'est que jamais voix plus rare, plus homogène et plus étendue, d'un timbre plus riche et plus coloré, jamais déclamation plus noble et plus pure ne s'étaient fait entendre.

Une minute venait de suffire pour consacrer la gloire d'une enfant de dix-sept ans.

Et, tandis que crépitaient les applaudissements et retentissaient les bravos, tandis que les spectateurs, sur le programme, cherchaient le nom de la débutante, tandis que le nom de Marie Delna, hier ignoré, désormais célèbre, passait de bouche en bouche, la jeune reine de Carthage promenait ses beaux yeux étonnés du chef d'orchestre aux choristes qui l'entouraient, semblant leur demander ce qui pouvait être la cause d'un pareil tumulte.

Le calme, cependant, s’était rétabli, la représentation avait repris son cours et le public, dans le plus religieux silence, avait attendu la fin du premier acte pour acclamer à nouveau la cantatrice offerte à son admiration et faire relever vingt fois, en son honneur, le rideau d'avant-scène, puis il s'était répandu dans les couloirs où chacun s'était abordé, ayant aux lèvres la même question :

— Marie Delna ? Qui est-elle ? D'où vient-elle ?

En pareil cas, toujours, se trouvera celui qui, pour paraître mieux que d'autres informé, se fera le colporteur d'une légende née dans son imagination, que la foule adoptera et qui, plus tard, résistera à tous les démentis.

— Qui elle est ? Une servante d'auberge, hier encore occupée à distribuer de ses bras nus des consommations dans un cabaret voisin de la gare de Meudon. Elle ne sait ni lire ni écrire, ignore la musique et, pareille à celui qui prenait le Pirée pour un homme, elle demandait, il y a peu de temps, si Didon n'était pas un port de mer.

Marie Delna s’indigna fort quand on lui rapporta les bruits qui couraient sur elle.

En quoi elle eut tort.

Les hommes sont de grands enfants. Ils aiment les contes bleus, préfèrent la fiction à l’histoire et cette servante d’auberge ayant, du jour au lendemain, troqué son tablier de cuisine contre le manteau de pourpre et d’or d'une reine, avait de quoi satisfaire leur goût du merveilleux…

 

***

 

Marie Delna, de son vrai nom, s'appelait Marie Ledant. Elle était née à Paris en 1875. Orpheline de bonne heure, elle avait été recueillie par ses grands-parents qui tenaient, il est vrai, un petit restaurant à Meudon où jamais leur petite-fille n'occupa le moindre emploi.

Voulant faire d'elle une « demoiselle » accomplie, ils avaient confié le soin de son éducation aux religieuses du couvent de la Présentation de la Sainte-Vierge de Meudon, où peu s'en fallut que la future cantatrice ne demeurât pour le restant de ses jours, si la Providence, sous les traits d'un peintre paysagiste, n'était intervenue pour lui montrer son véritable chemin.

Le peintre avait nom Baudoin. Le hasard, un matin de printemps, l'amena sous la fenêtre ouverte du salon où notre petite Marie, âgée alors de quatorze ans environ, chantait en s'accompagnant elle-même au piano. (J'insiste sur ce détail.)

Frappé par les accents de cette voix incomparable, Baudoin pénétra dans la maison, demanda à connaître la chanteuse et obtint, non sans peine, des grands‑parents, la permission de remettre son instruction musicale aux mains expertes de Rosine Laborde, l’éminent professeur de chant, dont il était l’ami.

Deux ans plus tard, tout fier de sa trouvaille, Baudoin la présentait à l'Opéra, où elle fut jugée trop jeune, considération qui n'arrêta pas Léon Carvalho, le directeur de l'Opéra-Comique, lequel s'empressa de s'attacher la merveilleuse enfant.

L'Opéra-Comique, sous l’impulsion de la Société des Grandes Auditions, avait mis à l'étude les Troyens, de Berlioz, et l'on s'était adressé, pour le rôle de Didon, à une chanteuse de province dont il est inutile de rappeler le nom.

Pour occuper la petite Ledant qui, toutes les fois qu'elle rencontrait son directeur, le suppliait de l'utiliser, ne fût-ce que dans le plus modeste rôle, Carvalho l'avait autorisée à assister aux répétitions des Troyens et lui avait conseillé, pour occuper ses loisirs, d'apprendre le rôle de Didon, qui convenait à son genre de voix.

— Eh bien ! lui dit-il un jour, où en êtes-vous ? Savez-vous quelque passage des Troyens ?

— Si je sais quelque passage, monsieur ? lui répondit Marie, mais je sais le rôle tout entier.

— Allons donc !

— Mettez-moi à l'épreuve.

La répétition venait de finir qui laissait fort perplexes le directeur, de même que son chef d'orchestre, en ce qui concernait le rôle de Didon. Mme Carvalho était présente.

— Écoutons la petite, fit celle qui restera toujours la gloire la plus pure de l'Opéra-Comique.

Et, rappelant un des accompagnateurs, elle entraîna dans la salle son mari avec Danbé.

Courte fut l'audition. Quelques mesures suffirent.

— Mais, c'est Didon elle-même, s'écrièrent en chœur le directeur de l'Opéra-Comique, sa femme et le chef d'orchestre enthousiasmés.

Le 7 juin 1892, comme je l'ai dit plus haut, le public ratifiait leur jugement et saluait en Marie Ledant, devenue Marie Delna, la grande cantatrice devant laquelle s'ouvrait la plus magnifique des carrières.

Massenet ne voulut point pour son Werther, d'autre Charlotte que Marie Delna (janvier 1893), ni Bruneau d'autre Marceline pour l'Attaque du moulin (novembre 1893). Verdi, qui assistait, en avril 1894, aux répétitions de Falstaff, la déclara « l'unique Quickly » et Henri Cain et Benjamin Godard n'auraient pu rêver, en avril 1895, couple mieux assorti que Delna et Fugère pour faire triompher leur Vivandière.

 

***

 

Le rôle d'Orphée de Gluck, celui de Zerline, dans le Don Juan de Mozart, achevèrent sa réputation. Après quoi, ayant quitté, pour un temps, l'Opéra-Comique, elle fut, à l’Opéra, avec un inoubliable succès, Fidès du Prophète, Dalila de Samson et Dalila, Léonore de la Favorite, Cassandre de la Prise de Troie ; mais, bientôt, elle revenait au théâtre de ses premiers débuts et y reparaissait dans Orphée, dans la fée Grignotte de Hansel et Gretel, dans Carmen et dans Margared du Roi d'Ys.

L'Amérique lui faisait d'alléchantes propositions. Comment n'y eût-elle point cédé ? Mais elle ne tarda pas à s'apercevoir que les dollars ne pouvaient remplacer les joies artistiques qu'elle goûtait à Paris. Négligeant ce qui eût pu assurer la paix de ses vieux jours, elle nous revint et ce fut, après une série de brillantes représentations de son répertoire à la Gaîté-Lyrique, pour venir créer à l'Opéra-Comique, la vieille Tili de la Lépreuse de Sylvio Lazzari, qui lui valut un de ses plus grands triomphes.

(Albert Carré)

 

(Comœdia, 26 juillet 1932)

 

 

 

 

Marie Delna dans le Roi d'Ys (Margared) à l'Opéra-Comique en 1902 [photo Reutlinger] (ci-dessous, détail)

 

 

 

Musica, juillet 1903

 

 

 

 

Sa carrière d'artiste et son nom même laisseront des souvenirs inoubliables, mais un peu comme d'un « cas rare » et d'un genre particulier. A vrai dire, était-ce une artiste, ou même une cantatrice ? C'était, en tout cas, une voix et un instinct également extraordinaires. Presque enfant encore, et dans une condition très humble (elle était servante dans le restaurant de son grand-père, à Meudon), quelqu'un s'avisa de ces dons magnifiques et lui persuada d'en profiter. De fait, après avoir à peine passé par l'enseignement de Rosine Laborde, à qui on l'avait confiée, Marie « Delna », le 7 juin 1892, paraissait sur la scène, devant le public de l'Opéra-Comique, dans le personnage de Didon, des Troyens de Berlioz, qu'on reprenait. Et elle n'avait pas dix-sept ans ! Ce fut comme une stupeur. On se rendait bien compte qu'il n'y avait, chez cette reine de Carthage improvisée, ni travail, ni expérience, ni art proprement dit..., mais cette flamme vocale tenait du phénomène. « Quelle voix ! (a écrit Thomas-Salignac, un grand artiste, celui-là). Dans toute ma carrière, jamais je n'en entendis de pareille ! C'était la perfection absolue dans tous les registres, ou plutôt on n'entendait qu'un seul et magistral registre, allant des notes les plus graves du contralto à un ut supérieur magnifique, dans la même puissance, la même qualité et le même velours. »

Et, en effet, c'était une vraie merveille à nos oreilles. Cette voix se jouait des difficultés comme des fatigues, cette voix chantait comme on respire elle avait la souplesse et la fermeté, la délicatesse et la force ; elle ne vacillait jamais, ne se ternissait jamais ; elle était l'interprète docile et spontanée de la pensée et de l'expression de la chanteuse. Elle avait toutes les ressources : onctueuse ou mordante dans le grave, elle s'élançait brillante et pure dans l'aigu, elle était légère et moelleuse dans le médium, le plus incomparable des trois registres... Elle était tragique et souriante, elle pleurait et raillait à volonté.

Malheureusement, à l'évoquer de loin et de haut, cette voix prodigieuse donne aussi une preuve de la nécessité absolue d'une étude constante et réfléchie dans la carrière lyrique. Marie Delna ne s'est jamais astreinte à l'étude matérielle de son art : à peine, au fond, l'aimait-elle. Son art s'est vengé : c'est justement le médium qui disparut le premier ; au point qu'il n'y avait plus rien, à la fin, entre les notes brutales du contralto et les élans éclatants du soprano. Certains rôles lui permirent encore quelque temps de donner le change, mais le mal était irrémédiable ; et cette carrière lyrique n'a pas duré, en somme, plus de quinze ans.

Quant à l'instinct, il n'était pas moins surprenant chez Marie Delna. En scène, elle ne semblait pas jouer un rôle : elle vivait simplement son personnage. Sans artifice, sans procédé d'école, sans « métier », c'était la nature même. Et ce sont là d'éminentes qualités... mais qui ne suffisent pas à tous les personnages. Incomparable, inoubliable à jamais, quand elle en incarnait un qu'elle pouvait vivre et sentir « selon sa nature », elle décevait dès que la noblesse et le style étaient indispensables.

Après Didon, qui compta surtout comme effet de surprise, on lui fit créer la délicate et pénétrante Charlotte, de Werther : c'était déjà une erreur, dont l'œuvre de Massenet eut quelque peine à se relever. Tandis que la vieille Marceline de l'Attaque du moulin (1893) fut vraiment admirable. Cette toute jeune fille trouvait là, tantôt des accents maternels de pitié et de tendresse qui allaient au cœur, tantôt des élans grandioses et vengeurs, tantôt l'expression sublime du dévouement qui cache sous un sourire les larmes qui l'étouffent... Et, par un contraste bien caractéristique chez une pareille « nature », on ne saurait davantage oublier l'appétissante Mrs Quickly de Falstaff (1894). Après une aussi poignante émotion, quelle joie saine et bienfaisante apportait cette originale figure, aux expressions si comiques dans leur vérité d'accent ! Son bavardage avec les trois amies, son arrivée devant le majestueux Falstaff qu'était Victor Maurel, et ses interminables et narquois saluts : « Révérence !... », ses soupirs bouffonnement attendris : « La pauvre femme !... », et son récit, au retour de la burlesque ambassade !... Quels souvenirs ! Nulle n'a vécu ces scènes comme Marie Delna.

Vient ensuite (même année), la négresse Méala dans une reprise de Paul et Virginie ; et son mélange de grandeur farouche et de pitié maternelle était encore d'une étonnante vérité. Mais voici surtout le personnage-type, le rôle qui gardera le mieux le souvenir de Marie Delna : la Vivandière (1895) : rudesse militaire et tendresse apitoyée, bonne humeur malicieuse et finesse intelligente, tout était juste, naturel, étrangement attirant dans ce personnage populaire de Marion. Ah ! ce n'était pas le style qui était nécessaire dans son fameux air : « Viens avec nous, petit !... », mais la simplicité de ton et l'émotion sans recherche. On se souviendra de cette lecture de la lettre du petit Lafleur, si simple et si profondément éloquente !

Passons sur la vieille mère de la Jacquerie, qui lui convenait moins. Passons même sur Orphée, dont la voix seule créait la forte impression, et sur la Zerline de Don Juan (1896) : la voix seule ne suffit pas, même en fermant les yeux. Et ne nous arrêtons pas davantage sur l'engagement qui lui fit passer en revue, à l'Opéra, les rôles de mezzo-soprano du répertoire et incarner des personnages trop souvent peu faits pour son tempérament : Fidès du Prophète, Dalila de Samson et Dalila, Léonore de la Favorite, Cassandre de la Prise de Troie, et la reine Guinèvre de Lancelot (1898-1900). Avec elle, pourtant, — parce qu'alors elle pouvait être « humaine » avant tout, — Fidès eut des accents déchirants quand elle reconnaît son fils, Léonore fut pathétique au moment de sa mort, Cassandre eut des cris prophétiques pleins de flamme... N'importe ! On applaudit sa rentrée à l'Opéra-Comique. N'insistons pas trop sur Carmen ; mais quel souvenir amusant que celui de la sorcière Grignotte dans Haensel et Gretel ! Impossible d'être plus originale, plus drôle, plus « copieuse » ! Toute la saveur des contes de ma mère-grand était là, y compris les niches que la mère-grand fait à ses petits-enfants en les leur contant. Oh ! les lourdes chevauchées de cette étrange Valkyrie sur son balai ! Oh ! son sourire grimaçant en accueillant les enfants !...

Mais quel contraste encore, soudain (1901), avec la sombre dominatrice de l'Ouragan, cette figure ravagée, « despotique et farouche » de Marianne, qui, dans une île perdue de pêcheurs, veut avant tout « régner, régner, régner ! » Parmi ce déchaînement des éléments sonores et des passions humaines, si puissamment évoqué par Alfred Bruneau, la voix de Marie Delna dominait tout, en effet, comme s'imposait sa personnalité fatale. Une autre sœur jalouse et orgueilleuse, Margared, du Roi d'Ys, la servit moins (1902). Il semble, au surplus, qu'elle allait, alors, dire adieu au théâtre. Un mariage, en Belgique, l'en éloigna assez longtemps, du moins d'une façon régulière. Après quelques représentations de divers côtés, en France, elle avait triomphé à Bruxelles, où elle resta. Une figure nous reste encore à évoquer, pourtant, dix ans plus tard, et encore à l'Opéra-Comique : celle de l'épouvantable vieille Tili, dans la Lépreuse. Ici, une fois de plus, sa voix grondante pouvait émouvoir, son rire fatal faisait frissonner. Elle était terrible et non grotesque, repoussante sans ridicule, avec une vérité de gestes, de port de tête, de silence même, des plus impressionnants... Hélas ! Marie Delna ne devait plus reparaître sur la scène que par intervalles, et poussée par une misère croissante. Et c’est à l’hôpital, après de longs mois de souffrance, que devait s’achever, prématurément encore, une vie lamentable, que les efforts de ses amis avaient été impuissants à adoucir.

(Henri de Curzon, Larousse mensuel illustré, mars 1933)

 

 

 

 

 

Marie Delna dans la Lépreuse (la Vieille Tili) lors de la création en 1912 [photo Bert]

 

 

 

Marie Delna en 1914 [photo Reutlinger]

 

 

 

Discographie

 

N° enregistrement   Date d'enregistr. Compositeur Œuvre  Extrait Interprètes Accompagnement

 PATHÉ saphir cylindres et disques (Londres)

50071 3500 (cat. fr.) 1903/1904 MEYERBEER (Giacomo) LE PROPHÈTE "Ah! mon fils" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
50072 3501 (cat. fr.) 1903/1904 BIZET (Georges) CARMEN "Près des remparts de Séville" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano

 PATHÉ saphir cylindres et disques (Paris)

3502   1903/1904 BIZET (Georges) CARMEN Habanera "L'amour est enfant de Bohême" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
3503 3119 (80 tours) 1903/1904 MASSENET (Jules) LES ENFANTS   Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
3504   1903/1904 GODARD (Benjamin) LA VIVANDIÈRE "Viens avec nous, petit" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
3512   1903/1904 MASSENET (Jules) WERTHER Air des Larmes Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
3513 0213 (80 tours) 1903/1904 BERLIOZ (Hector) LES TROYENS À CARTHAGE Air de Didon "Chers Tyriens" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
3514 0213 (80 tours) 1903/1904 BIZET (Georges) CARMEN Air des Cartes Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
3515   1903/1904 GODARD (Benjamin) JOCELYN Berceuse Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
3516   1903/1904 CLÉRICE (Justin) LA VIERGE À LA CRÈCHE   Marie DELNA, contralto de l'Opéra Justin CLÉRICE, piano

 PATHÉ saphir 90 tours (Paris)

0235   v. 1905 MEYERBEER (Giacomo) LE PROPHÈTE Acte V. Duo Marie DELNA & Albert ALVAREZ, de l'Opéra Piano
0236 0190 (80 tours) v. 1905 DONIZETTI (Gaetano) LA FAVORITE Acte IV. Duo Marie DELNA & Albert ALVAREZ, de l'Opéra Piano
4870 3119 (80 tours), 3290 (80 tours) v. 1907 DI CAPUA O SOLE MIO (en italien) Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4871 0055 (80 tours) v. 1907 MASCAGNI (Pietro) CAVALLERIA RUSTICANA Romance de Santuzza Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4872   v. 1907 BRUNEAU (Alfred) L'ATTAQUE DU MOULIN "Ah! la guerre" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4873 0055 (80 tours) v. 1907 GODARD (Benjamin) LA VIVANDIÈRE Hymne à la Patrie "Liberté!" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4874 0134 (80 tours), 3290 (80 tours) v. 1907 GEORGES (Alexandre) MIARKA Hymne au Soleil Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4875 0134 (80 tours) v. 1907 DONIZETTI (Gaetano) LA FAVORITE "O mon Fernand" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4876 0135 (80 tours) v. 1907 SAINT-SAËNS (Camille) SAMSON ET DALILA "Mon coeur s'ouvre à ta voix" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4877   v. 1907 SAINT-SAËNS (Camille) SAMSON ET DALILA "Printemps qui commence" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4878 0190 (80 tours) v. 1907 GLUCK ORPHÉE ET EURYDICE 'J'ai perdu mon Eurydice" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
4879 0135 (80 tours) v. 1907 MASSENET (Jules) WERTHER Air des Lettres Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre

 ÉDISON cylindres 4 minutes (USA ?)

40015 BA 28151 v. 1910 SAINT-SAËNS (Camille) SAMSON ET DALILA "Mon coeur s'ouvre à ta voix" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
40022 BA 28126 v. 1910 MEYERBEER (Giacomo) LE PROPHÈTE "Ah! mon fils" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
40023   v. 1910 DONIZETTI (Gaetano) LA FAVORITA "O mio Fernando" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
40029   v. 1910 PONCHIELLI (Amilcare) LA GIOCONDA "Voce di donna" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
  BA 28135 v. 1910 GLUCK ORFEO ED EURIDICE "Che faro" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
    v. 1910 GODARD (Benjamin) JOCELYN Berceuse Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre

 ÉDISON (USA)

2762-A 83019 v. 1913 MEYERBEER (Giacomo) LE PROPHÈTE "Ah! mon fils" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
2763-A 83036 v. 1913 GODARD (Benjamin) JOCELYN Berceuse Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
2764 83026 v. 1913 DONIZETTI (Gaetano) LA FAVORITA "O mio Fernando" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre
2766-B 83026 v. 1913 SAINT-SAËNS (Camille) SAMSON ET DALILA "Mon coeur s'ouvre à ta voix" Marie DELNA, contralto de l'Opéra Orchestre

 PATHÉ saphir 80 tours (Paris)

2418 3139 (n° cat.) v. 1918 ROHAND (Claude) CARILLON DE GUERRE   Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano
2420 3139 (n° cat.) v. 1918 ROHAND (Claude) ESPÉRANCE ! (poésie de Thédore de Banville) Marie DELNA, contralto de l'Opéra Piano

 

 

 

 

    

 

Scène des Lettres

extrait de l'acte III de Werther de Massenet

Marie Delna (Charlotte, créatrice à l'Opéra-Comique) et Orchestre

Pathé saphir 90 tours n° 4879, enr. en 1907

 

 

 

Air des Larmes

extrait de l'acte III de Werther de Massenet

Marie Delna (Charlotte, créatrice à l'Opéra-Comique) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 3512, enr. en 1903/1904

 

 

    

 

Habanera "l'Amour est un oiseau rebelle"

extrait de l'acte I de Carmen de Bizet

Marie Delna (Carmen) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 3502, enr. en 1903

 

 

         

 

Air des Cartes

extrait de l'acte III de Carmen de Bizet

Marie Delna (Carmen) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 3514, réédité sur 80 tours n° 213, enr. en 1903/1904

 

 

    

 

Duo "Léonor! Grâce! grâce!"

extrait de l'acte IV de la Favorite de Donizetti

Marie Delna (Léonore), Albert Alvarez (Fernand) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 236, enr. en 1905

 

 

    

 

Air "Chers Tyriens"

extrait de l'acte III des Troyens à Carthage de Berlioz

Marie Delna (Didon, créatrice à l'Opéra-Comique) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 3513, réédité sur 80 tours n° 213, enr. en 1903/1904

 

 

    

 

Couplets "Viens avec nous, petit"

extrait de l'acte I de la Vivandière de Godard

Marie Delna (Marion, créatrice) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 3504, enr. en 1903/1904

 

 

         

 

Hymne à la Patrie "Liberté!"

extrait de l'acte II de la Vivandière de Godard

Marie Delna (Marion, créatrice) et Orchestre

Pathé saphir 90 tours n° 4873, réédité sur 80 tours n° 55, enr. en 1907

 

 

         

 

Romance

extrait de Cavalleria rusticana de Mascagni [v. fr. de Paul Milliet]

Marie Delna (Santuzza) et Orchestre

Pathé saphir 90 tours n° 4871, réédité sur 80 tours n° 55, enr. en 1907

 

 

    

 

"J'ai perdu mon Eurydice"

extrait de l'acte IV d'Orphée et Eurydice de Gluck

Marie Delna (Orphée) et Orchestre

Pathé saphir 90 tours n° 4878, enr. en 1907

 

 

    

 

la Vierge à la crèche

(par. Alphonse Daudet / mus. Justin Clérice)

Marie Delna et Justin Clérice (piano)

Pathé saphir 90 tours n° 3516, enr. en 1903/1904

 

 

    

 

O sole mio

chanson napolitaine (par. G. Capurro / mus. Eduardo di Capua)

Marie Delna [en italien] et Orchestre

Pathé saphir 90 tours n° 4870, enr. en 1907

 

 

 

 

 

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